Violences dans les stades : “La France manque d’une politique globale d’accueil des supporters”

Dans le football, une défection peut en cacher une autre. Samedi, le monde entier a pu constater les lacunes dans l’organisation de la finale de la Ligue des champions au Stade de France. Dimanche, le match des barrages, où Saint-Etienne a défendu en Ligue 2 et l’AJ Auxerre a fait le chemin inverse, a été marqué par un envahissement du terrain par les supporters stéphanois et des fumigènes. Un classique au vu de la saison de Ligue 1 passée et qui ternit un peu plus l’image du football français.

Qu’est-ce que l’association nationale de soutien ?

Un événement qui ne semble pas avoir échappé à l’attention des autorités. Après une réunion d’urgence lundi, la ministre des Sports et des Jeux Olympiques et Paralympiques, Amélie Oudéa-Castéra, et le ministre de l’Intérieur, Gérald Darmanin, ont annoncé la création d’un « groupe de travail spécifique sur la prévention et la lutte contre les violences dans les stades, avec tous les acteurs et personnalités qualifiées’, mais aussi la ‘réactivation’ de l’Organisation Nationale des Supporters (INS).

Cet organe a été créé par la loi de 2016 sur le renforcement du dialogue avec les supporters et la lutte contre le hooliganisme et mis en place en 2017. Il est placé sous l’égide du Ministère des Sports. « Sa mission principale est d’impulser, au niveau national, une dynamique visant à créer les conditions favorables à l’instauration d’un véritable dialogue entre toutes les parties prenantes, y compris les supporters, sur toute réflexion, proposition ou évolution liée au supportariat. », lit-on sur le site du ministère.

L’INS est composé d’une trentaine de membres, représentants d’associations de supporters (football, rugby, basket, handball), représentants de clubs, parlementaires et personnalités qualifiées.

« Le ministère s’efforce d’élargir le nombre de ses membres. C’est une instance qui peut se réunir en plénum ou en groupe de travail. Depuis 2017, un gros travail a été fait sur la formation des représentants des supporters dans les clubs, sur des déplacements, des expérimentations sur l’utilisation contrôlée de fumigènes dans les enceintes, des expérimentations sur les tribunes. Le panel a aussi traité de la lutte contre les discriminations », énumère Nicolas Hourcade, sociologue et membre de l’INS.

“Ce gouvernement n’a pas compris le fonctionnement de cet organe”

La double annonce du gouvernement, la création d’un groupe de travail et la réactivation de l’INS interpellent ce spécialiste du supportérisme. « Le gouvernement veut mettre en place un groupe de travail, mais il existe déjà. Elle pourrait utiliser cet espace d’échange qu’est l’INS, où toutes les parties sont représentées. Ou le gouvernement peut vouloir mettre en place un groupe de travail spécifique sur le football, mais cela peut encore être mis en place au sein de l’INS.

Par ailleurs, Nicolas Hourcade dresse un bilan mitigé des cinq années d’existence de l’organisme. « Elle a été très active jusqu’à la crise sanitaire. Après la rupture de l’élan. Alors que cette saison a été marquée par des violences dans les stades de football, l’INS ne s’est réuni en plénière qu’une seule fois, en décembre, et les groupes de travail n’ont été constitués que fin mai. Contrairement à Thierry Braillard (ancien secrétaire d’État aux Sports), qui s’intéressait à ces enjeux du sport professionnel, Roxana Maracineanu s’est davantage concentrée sur le sport olympique et la lutte contre les discriminations. Ce gouvernement n’a pas compris le fonctionnement de cet organe et l’a réduit à un lieu où les partisans peuvent exprimer leurs doléances », souligne-t-il.

Michel Savin, sénateur LR, président du groupe d’étude « Pratiques sportives et grands événements sportifs » réclamant une commission d’enquête sur les émeutes du Stade de France, rappelle qu’à l’examen du projet de loi démocratisant le sport en France, « c’est le Sénat qui introduit un chapitre sur la sécurité dans les stades. Mais le gouvernement était contre.

En fait, la Haute Assemblée voulait permettre au personnel de sécurité de vérifier l’identité d’un détenteur de billet, d’effectuer des recherches, et pas seulement d’effectuer des contrôles de sécurité. En première lecture, le Sénat a également adopté un article qui prévoyait l’insertion d’une photographie dans les dossiers d’interdiction de stade créés en 2007. Des contributions qui n’avaient pas survécu au trajet parlementaire.

>> Lire notre article. Violences dans les stades : retour sur une (très) longue évolution législative

Le gouvernement n’est pas resté inactif face à l’accumulation des incidents. Et fin 2021 avait présenté une liste de moyens pour sécuriser les matches, comme l’installation de caméras de vidéosurveillance – qui sont déjà en place dans la plupart des stades – ou encore de filets le long du terrain. Gérald Darmanin a également évoqué l’accélération du processus de décision de suspension d’un match en cas d’incident. “Un problème d’ordre public se pose lorsque vous évacuez un stade avec 30, 40 ou 60 000 spectateurs”, a-t-il déclaré. Selon le règlement du Championnat de France, un arbitre doit consulter les pouvoirs publics avant d’arrêter un match.

Le président de la Ligue de football professionnel, Vincent Labrune, auditionné par la commission de la culture fin 2021, a rappelé que la ligue ne dispose que d’un arsenal de sanctions sportives face aux “questions de violences individuelles”. “Le football français n’est pas responsable de la folie des gens […] La commission de discipline (la LFP) ne peut pas régler seule les problèmes de sécurité dans les stades », a-t-il plaidé, alors que la saison était déjà marquée par des problèmes de violences.

“Il y a un problème mondial de gouvernance du football”

« Il y a un problème mondial de gouvernance du football. Vu le contexte risqué du match Saint Etienne Auxerre, la relégation en 2ème division et les rumeurs de vente de l’ASSE (Association Sportive Saint-Etienne) dimanche soir, c’est quand même fou qu’un dispositif de sécurité exceptionnel n’ait pas été prévu. On a encore vu des pseudo-partisans tirer des fumigènes sur la tribune présidentielle », a rappelé le sénateur socialiste Rachid Temal. L’élu du Val d’Oise, présent au Stade de France, où il affirme avoir été gazé par la police, fait la comparaison entre les deux matchs. “Quelques minutes après le coup de sifflet final, quand on s’est rendu compte que Liverpool allait perdre, les CRS se sont déplacés devant les tribunes anglaises et il n’y a pas eu de débordements.”

“La France n’a pas une culture du football comme en Allemagne ou en Angleterre”

« La France manque d’une politique globale de gestion des supporters. La France n’a pas une culture du football comme l’Allemagne ou l’Angleterre, où c’est très compliqué d’interdire la circulation des supporters. En France, on préfère fermer les échoppes ou interdire les déplacements plutôt que de concentrer la répression sur des cas individuels », note Nicolas Hourcade.

« Le mouvement des supporters demande une bonne préparation. Et ces dernières années, nos forces de police se sont mobilisées pour d’autres raisons, la lutte contre le terrorisme ou des manifestations comme les gilets jaunes », rappelle pour sa part Michel Savin.

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