quand LVMH se montrait attentionné envers la police

C’est un mail daté du 28 novembre 2013 envoyé par Jean-François Digeon, un ancien commissaire de police alors consultant sécurité pour le groupe LVMH, à Bernard Squarcini, l’ex-directeur de la DCRI (Direction centrale du renseignement intérieur) qui vient d’être recruté par le groupe de luxe. Son objet : “Récompenses de fin d’année”. Le message du “Monsieur sécurité” de LVMH est succinct : “Voici une liste de 20 noms. Fais au mieux.” La liste en question comprend le nom des responsables des principales directions policières : Direction centrale de la police judiciaire ou du renseignement intérieur, direction du renseignement ou de la police judiciaire de la préfecture de police de Paris, service central de coopération policière, direction centrale de la sécurité publique ou encore présidence de l’organisation internationale basée à Lyon, Interpol. Figure également dans cette liste le nom des directeurs de la sécurité publique ou des commandants de groupement de gendarmerie dans les Alpes-Maritimes ou le Var.

Aucune précision n’est donnée sur la nature de ces “récompenses”. On ignore également si elles ont été acceptées ou non, mais le message laisse entendre que les bonnes relations avec la hiérarchie policière semblaient constituer un sujet de préoccupation pour le représentant de LVMH. “Avant mon arrivé, Jean-François Digeon (…) avait l’habitude de dresser une liste de fin d’année à titre de rituels, au titre des bonnes relations qu’ils entretenaient avec les services de police, explique Bernard Squarcini, lorsqu’il est interrogé sur le sujet le 28 juin 2021. Cette liste, il me l’envoie pour information, mais je n’ai aucun pouvoir pour envoyer des cadeaux de fin d’année. C’était à titre d’information. Je n’ai pas touché à la liste et il y a dedans des gens que je ne connais pas.” “Pourquoi vous dit-il : ‘fais au mieux’ ?”, lui demandent les juges Aude Buresi et Virginie Tilmont. “Il me demande mon avis, dans la précipitation, que je ne donne pas. Il avait largement l’antériorité pour gérer ce type de dossiers”, répond Bernard Squarcini. “En quoi ces personnes dépositaires de l’autorité publique méritent-elles une récompense de fin d’année de la part de LVMH ?”, insistent les juges. “Ce n’est pas moi qui attribue ce genre de choses, cela existait avant moi”, esquive l’ancien patron du renseignement intérieur.

“J’ai gratté avec les poulets, maintenant il m’arrive de voler avec les aigles.”

L’ancien commissaire de police, Jean-François Digeon, héros malgré lui du documentaire de François Ruffin “Merci patron !” a été recruté comme “conseiller en sécurité” par LVMH en janvier 2001. Après son départ à la retraite en juin 2013, il continue de travailler pour le groupe à travers sa société “Belmont consultant” destinée, selon lui, à superviser “la lutte contre la contrefaçon des marques LVMH dans la région Provence-Alpes-Côte d’Azur”. Le 27 septembre 2016, Jean-François Digeon est interrogé par les enquêteurs sur les factures de sa société qui indiquent que 100% de son chiffre d’affaires provient de son activité pour LVMH. L’homme explique alors que son “cœur de métier (…) c’est une mission de lutte opérationnelle avec les responsables de la sécurité publique, de la police judiciaire et de la gendarmerie nationale et les prestations concernant les campagnes contre la contrefaçon.”

“Vos factures ne précisent pas le détail de vos actions et de vos contacts avec ces responsables de la police ou de la gendarmerie, s’étonnent les enquêteurs. Comment rendez-vous compte de votre travail à LVMH ?” “Je ne fais pas de rapport écrit, répond Jean-François Digeon. Je me déplace toutes les semaines, deux jours ou deux jours et demi à Paris. Je vais voir Bernard Squarcini et Laurent Marcadier [ancien magistrat à la Cour d’appel de Paris recruté par LVMH, NDLR]. Généralement séparément.”

“On a le sentiment que votre travail avec Belmont Consultant, consiste en très grande partie à inviter des responsables de la police et de la magistrature. Qu’en est-il ?”, poursuivent les enquêteurs de l’Inspection générale de la police nationale. “Ce sont des amis et des relations que je fréquente depuis des années, explique Jean-François Digeon. Cela me semble naturel de les inviter au restaurant. Je n’y vois pas de mal.” “Mais qu’est-ce que tous ces déjeuners apportent à l’activité de Belmont consultant ? insistent les enquêteurs. Il doit bien y avoir un retour pour votre société, qui n’a pas été créée pour payer des restaurants à des anciens camarades de promotion. Qu’en pensez-vous ?” À cela, l’ancien commissaire de police rétorque : “Ce sont des amis ou des contacts professionnels quand j’étais dans la police, que j’ai continué à voir chez LVMH et que je continue à voir aujourd’hui. Cela me fait plaisir de fréquenter à mon âge des personnes d’un milieu que j’ai aimé pendant quarante ans. C’est un plaisir de manger avec des gens sympas. Je ne leur fais pas [de] demande particulière quand je mange avec eux. Et je ne leur ai jamais rien demandé.”

Les enquêteurs ont épluché les factures des repas pris avec des responsables policiers. Parmi eux, on trouve notamment Christian Flaesch, l’ancien chef de la police judiciaire parisienne, mis en examen dans ce dossier et qui a reconnu les faits. “C’est un ami”, commente Jean-François Digeon. Les enquêteurs l’interrogent également sur une facture de 327 euros, correspondant à des achats chez un chocolatier, portant la mention suivante : “cadeaux de fin d’année à la clientèle (ciat [commissariat, NDLR] du 8e + 16e)”. “J’avoue que ce n’est pas un cadeau, déclare le prestataire de LVMH. J’ai en fait gardé ces chocolats pour moi. J’estimais que ce n’était pas [à] Belmont de supporter l’achat de mes chocolats.” “Mais pourquoi indiquer les commissariats du 8e et 16e arrondissements ?, interrogent les enquêteurs. Cela prête encore plus à confusion, non ?” “Oui, bien sûr. Je me rends compte que c’est une connerie enfantine ”, répond Jean-François Digeon.

“Nous n’avons pas, loin de là, fait l’inventaire de toutes les invitations au restaurant de hauts fonctionnaires de police que vous avez faite. (…) Ces invitations doivent constituer le poste de charges courantes le plus important de la société Belmont. Pensez-vous qu’il entre bien dans l’objet social de cette société de payer (parfois très cher) autant de repas pour les retrouvailles de camarades de promo ?”, poursuivent les enquêteurs. “Je ne vois pas le mal à cela, assure Jean-François Digeon. Tous ces repas ont été faits par amitié, pour le vivre ensemble. L’activité de cette société est consultant. Alors je consulte.”

“Comprenez-vous qu’inviter régulièrement des hauts fonctionnaires de police ou d’autres administrations alors que vous travaillez pour les intérêts de LVMH, fait qu’ils ne peuvent ignorer, peut soulever des interrogations sur la probité des personnes que vous invitez ?, insistent les enquêteurs. En d’autres termes, il paraît étonnant que vos invitations n’aient jamais de retour intéressant [dans] votre travail pour LVMH. Vous avez été policier pendant près de quarante ans, comprenez-vous cela ?” “C’est mon côté un peu ‘esbroufe’, conclut l’ancien policier. Je suis rentré au bas de l’échelle de la police et j’ai gravi tous les échelons pour devenir commissaire principal et le fait d’être en amitié ou relation avec de grands flics me procure une grande satisfaction. Je n’ai pas le bac. Jamais je n’aurais cru côtoyer de telles personnes. Pour moi, c’est un peu comme une décoration. J’ai dit dans mon discours de remise de l’ONM [Ordre national du mérite] que ‘j’ai gratté avec les poulets et maintenant, il m’arrive de voler avec les aigles’.” Le 11 octobre 2016, Jean-François Digeon, qui est présumé innocent, a été mis en examen pour recel de violations du secret de l’enquête et du secret professionnel, recel de collectes frauduleuse de données à caractère personnel, recel de détournements de la finalité d’un traitement de données à caractère personnel et trafic d’influence passif par un particulier.

Matchs à Roland-Garros et grands crus

L’enquête LVMH-Squarcini a également permis de montrer que des gratifications d’un autre type pouvaient à l’occasion être proposées à des contacts policiers. Ainsi dans des écoutes téléphoniques révélées par Mediapart en juillet 2020, le vice-président de LVMH à l’époque, Pierre Godé (décédé en février 2018) sollicite Bernard Squarcini, le 22 avril 2013, pour proposer “à quelques personnes” de son choix des invitations au tournoi de tennis de Roland-Garros.

“- On a Bernard, vous savez chaque année, la possibilité d’inviter quelques personnes à Roland-Garros, explique Pierre Godé.

Ah oui, d’accord, répond Bernard Squarcini.

Vous vous rappelez. Donc si vous souhaitez…

Faire plaisir à quelques personnes ?

Faire plaisir à quelques personnes…

Ouais.

… Vous me le dites, hein.

OK.

(…)

Ça permet de faire le déjeuner, et ensuite regarder le match, c’est vraiment sympathique, hein.

Ben, je pense à Christian Flaesch, déjà, le directeur de la PJPP [Police Judiciaire Préfecture de police de Paris].

Par exemple, oui, bah oui, parfait.

Merci beaucoup.”

Une heure plus tard, Bernard Squarcini appelle le directeur régional de la police judiciaire de Paris, Christian Flaesh, intervenu quelques semaines auparavant pour transmettre des informations à Bernard Squarcini concernant le dossier Hermès, une plainte déposée à l’époque par la maison de luxe contre Hermès (l’affaire s’est conclue par un protocole transactionnel en septembre 2014).

“- Est-ce que le 5 juin, ça te dit de venir à Roland-Garros, déjeuner plus loge ?, lui demande Bernard Squarcini.

Ben oui, c’est pas désagréable, bien sûr. Le 5 juin, c’est un mercredi ?, répond Christian Flaesh.

Oui, bravo.

Ben j’arriverai vers midi et demi, 13 heures, ça te va ?

Oui, très bon, pas de problème.”

“Était-ce la contrepartie des informations données sur l’affaire Hermès, trois semaines plus tôt, le 2 avril 2013”, demandent les juges d’instruction à Bernard Squarcini, le 28 juin 2021. “Christian Flaesch est un vieil ami qui exerce au sein de la police parisienne depuis de nombreuses années, répond-il. Je sais qu’il aime ce genre d’évènements. C’est pour cela que je lui ai proposé.” “Pourquoi dites-vous à Pierre Godé que ce type de cadeaux est sympa ‘pour des gens qui nous ont rendu service’ ?”, l’interrogent encore les magistrats. “C’est une formule générale qui me vient en tête, mais sans plus de précisions, réplique l’ancien patron du renseignement intérieur. (…) Je vous accorde que le terme de ‘rendre service’ peut être sujet à interprétation.”

Autre exemple de “petit cadeau” offert par LVMH : six bouteilles de Château Yquem, un vin prestigieux propriété de LVMH depuis 1996, envoyées à l’Élysée, le 14 décembre 2012 à destination de Pierre Lieutaud, alors secrétaire général auprès du Coordinateur national du renseignement (CNR) à la présidence de la République. Ce dernier, qui conteste les faits qui lui sont reprochés et qui est présumé innocent, a été mis en examen pour complicité et recel du secret professionnel et du secret de l’instruction, le 18 novembre 2021.

“J’ai rencontré le vice-président [de LVMH] Pierre Godé, au début des années 2000, explique Pierre Lieutaud à un enquêteur de police, le 14 décembre 2020. C’était dans un moment convivial. (…) Nous étions en contact. J’avais dû être invité quand j’étais à la préfecture de police, je me souviens l’avoir vu notamment à Roland-Garros. (…) J’ai croisé également Bernard Arnault à quelques occasions : inauguration de la Fondation LVMH dans le bois de Boulogne. Il me semble que c’est Pierre Godé qui nous a présenté.”

“N’y avez-vous pas vu de problème, a minima déontologique au vu des fonctions publiques que vous occupiez ?”, lui demande la juge Aude Buresi, le 18 novembre 2021. “Je n’ai aucun souvenir de ce colis, explique Pierre Lieutand, en référence aux six bouteilles de Château Yquem. À la période des fêtes de Noël, nous recevions beaucoup de colis de la part d’entreprises. Du vin, du chocolat, ce que j’appelle des produits festifs. J’ai toujours considéré que : un, c’était d’abord des cadeaux collectifs. Deux, qu’on les partageait au sein de la structure, que cela soit à l’Élysée ou avant. Cela a toujours été mon mode de fonctionnement.”

“S’agissait-il d’une incitation à rendre service pour obtenir des informations pour le compte de LVMH ?”, poursuit la juge. “Je ne pense pas, répond Pierre Lieutaud qui fut directeur de la sécurité des Jeux Olympiques de Paris 2024 jusqu’en juin 2021. Je pense que LVMH a, comme beaucoup d’entreprises, une tradition de distribuer des cadeaux au moment de Noël. Et ce n’est pas parce que vous recevez des cadeaux que vous rendez service, c’est totalement disjoint, cela n’a aucun rapport.”

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