L’abîme, Nantes face à son histoire

Vue du cap Français et du Nvr La Marie Séraphique de Nantes, capitaine Gaugy, le jour de l’ouverture de sa vente, troisième voyage d’Angole, 1772-1773 © Chateau des ducs de Bretagne – Musée d’histoire de Nantes, Alain Guillard

Installé dans le château des Ducs de Bretagne, le musée d’histoire de Nantes, qui gère également depuis 2012 le Mémorial de l’abolition de l’esclavage, est reconnu comme site de référence au niveau international pour ses collections et le travail historique qu’il mène sur la traite atlantique et l’esclavage entamé avec l’exposition, inédite en Europe, « Les anneaux de la mémoire » il y a trente ans. Le musée avait alors fait le choix de ne pas séparer la traite de l’histoire de la ville mais au contraire de l’inclure tant elle infuse cette dernière. Face aux grands enjeux qui traversent les sociétés actuelles, l’institution s’est engagée dans un travail de décolonisation de la pensée et du musée.  « L’abîme. Nantes dans la traite atlantique et l’esclavage colonial 1707-1830 » propose un bilan des connaissances d’un passé que la ville a fait le choix de regarder en face. Elle explore les collections permanentes en choisissant un autre angle d’attaque, à la recherche de documents d’archives rarement montrés afin d’instaurer un nouveau discours. L’exposition historique est complétée par une partie contemporaine qui se découvre dans un second temps et aborde les questions des mémoires, des héritages, de l’esclavage contemporain et du racisme. S’inscrire dans un temps long, mettre les gens devant les réalités, poser des jalons et, en même temps, mettre à distance l’objet de l’exposition, tels sont les principes développés ici par Krystel Gualdé, directrice scientifique du musée et commissaire de la manifestation qui rappelle que « pour comprendre les difficultés du présent on regarde l’histoire[1] ». Elle met ainsi en garde contre une lecture trop universelle des collections du musée. Celles-ci ne sont pas neutres : européanocentrées, colonialistes et racialistes, elles sont le produit de la vision d’une époque.

Si la traite est déclarée illégale en 1815, les navires négriers français ne cesseront véritablement de prendre la mer qu’en 1830, date à laquelle les Anglais assurent un rôle de gendarmes ders mers, arraisonnant à plusieurs reprises les bateaux nantais. La traite consiste en un commerce de captifs déportés pour être mis en esclavage par d’autres êtres humains. Après l’abolition de l’esclavage en 1848, Nantes tourne définitivement la page de la traite atlantique.

Africae nova Tabula (Nouvelle carte de l’Afrique) Henricus Hondius, Jan Jansson 1644 © musée d’histoire de Nantes

L’exploration des côtes africaines et le partage du monde

Le traité international de Tordesillas de 1494 vise à partager le nouveau monde entre l’Espagne et le Portugal afin de résoudre les conflits liés à la découverte européenne de l’Amérique. Il s’agit là du premier partage du monde qui ouvre la voie à la colonisation espagnole et portugaise de l’Amérique. La mise en place d’une mythologie des grands découvreurs engendre une glorification de navigateurs européens. Pour les captifs réduits en esclavage, les héros étaient en fait les prédateurs. Les premières relations s’établissent le long des côtes africaines au même moment. La demande étant économique, ces expéditions ne rentrent pas à l’intérieur des terres – à l’exception du Congo et de l’Angola – qui sont habités par de puissants royaumes. Très vite, les enjeux de pouvoir deviennent primordiaux.

Le code noir Édition de 1767 © Antoine Violleau, Château des ducs de Bretagne

En Amérique et aux Antilles, il n’y a pas au départ que des plantations avec des esclaves. Des européens très pauvres se sont engagés à louer leur force de travail. Pour cela, ils sont rémunérés en tabac par contrat. Beaucoup meurent en raison de l’extrême dureté de la tâche, mais les survivants avaient la possibilité d’acheter un lopin de terre. Le commerce triangulaire entre l’Afrique, l’Europe et l’Amérique repose essentiellement sur le système d’esclavage. Tout cela ne pouvait se faire sans l’appui de l’État et de la monarchie. En mars 1685, le code noir, préparé par Colbert et son fils, est promulgué. Cette ordonnance règlementaire chargée d’établir la condition des esclaves noirs au regard de la loi n’a cessé d’être augmenté au cours du XVIIIème siècle. Comme dans tout commerce, c’est le vendeur qui fixe le prix, donc les Cités-États ou les communautés africaines qui possèdent eux-mêmes des esclaves. Ce nouveau commerce va profondément transformer le système judiciaire africain. Au XVIIIème siècle, quatre-cents comptoirs sont établis sur les côtes continentales, scellant une relation d’accord économique. Dom Matteo Lopez, diplomate africain arrivé en France en 1670 en qualité d’« Ambassadeur du roi de Guinée », mène les négociations et accords commerciaux à l’échelle du continent.

Exposition L’abîme. Nantes dans la traite atlantique et l’esclavage colonial, 1707-1830. Château des ducs de Bretagne © David Gallard

Assumer cette partie de l’histoire

En 1783, Nantes prospère grâce au commerce international. Des navires en droiture[2] récupèrent les denrées des colons qui sont ensuite diffusées par tous les ports d’Europe. C’est la révolution sucrière, pilier de l’économie coloniale. De nouveaux métiers apparaissent alors tels chocolatier ou marchand de dragées. Pour servir ces produits coloniaux, on commande de la porcelaine asiatique à destination spécifique du marché européen comme l’atteste un bol à punch qui n’a pas d’existence propre en Asie. Une première mondialisation à l’échelle de quatre continents se met en place. Le commerce de la porcelaine chinoise est rendu possible par l’exploitation des célèbres mines de Potosi – découvertes sur le territoire du vice-royaume du Pérou, la Bolivie actuelle –, les Chinois souhaitant être payés en argent, métal dont ils sont friands.

Portrait de Marguerite Deurbroucq et une femme vivant en esclavage à Nantes © André Bocquel, Château des ducs de Bretagne – Musée d’histoire de Nantes

Sur le continent africain, il existe en 1759 deux produits d’échange : les textiles et les cauris, petits coquillages provenant du sous-continent indien, servant de monnaie dans certains ports de l’Afrique de l’Ouest. A partir de 1760, Nantes est autorisée à produire ses propres textiles d’échange. Deux tableaux de Pierre-Bernard Morlot, datés de 1772, témoignent de la présence sur le sol français d’esclaves. Les portraits de Dominique et Marguerite Deurbroucq représentent, dans les deux cas, le maitre et son esclave. Marguerite est habillée d’une robe à double panier en soie, vraisemblablement lyonnaise, qui atteste de sa fortune. Légèrement en retrait, debout, la servante noire apporte du sucre, la grande richesse des Antilles, dans un bol en porcelaine posé sur un plateau. Elle porte le collier de servitude. Sa maitresse s’apprête à soulever de sa main droite une tasse remplie de café. Ces peintures attestent que la fortune de la société nantaise repose sur la traite des Africains.

Plan, profil et distribution du navire La Marie Séraphique de Nantes, armé par Mr Gruel, pour Angole – René Lhermitte, vers 1770 © Château des ducs de Bretagne – Musée d’histoire de Nantes, Alain Guillard

La salle suivante donne l’impression d’être à l’intérieur d’un navire. Tous les objets présentés ici sont liés à la violence. Le commerce de la traite est un commerce qui ne se représente pas. Une aquarelle cependant apparait comme une archive exceptionnelle. Il s’agit d’un tableau de vente du navire négrier la Marie-Séraphique qui décrit l’arrivée par pirogues des trois-cent-sept esclaves mais aussi, et c’est rarissime, les contenus détaillés de la cale, de l’entrepont et du pont, renseignant sur la façon dont se déroule la traversée. La position des captifs, entassés, est notée avec précision. Quelques-uns sont traités mieux que les autres. Les contremaitres sont enveloppés dans un drap. Il n’est pas rare que ce soient des femmes avec des enfants en bas âge qui, pour les nourrir, acceptent de faire ce « travail » en échange de quelques rations de nourritures supplémentaires. Les détails de cette image montrent ce qu’a été la réalité matérielle de ce commerce. L’espace du navire est un espace concentrationnaire. La violence est rendue possible par déshumanisation. Les images que donnent à voir la vie des personnes en esclavage sont trompeuses. Elles sont des documents d’archives à but pédagogique, destinés seulement à expliquer l’organisation des travaux. L’esclave est un bien meuble. Il faut renverser les représentations pour évoquer le marronnage – action de s’évader hors de la propriété de son maitre pour un esclave – qui n’est ici illustré que d’outils de torture.

Entrave de cou, 18e siècle © François Lauginie, Château des ducs de Bretagne – Musée d’histoire de Nantes

Des révolutions aux abolitions

Le soulèvement des esclaves de Saint-Domingue en 1791 est un évènement considérable dans l’histoire universelle, aboutissant à la création en 1804 de l’état d’Haïti, même si cette révolution haïtienne n’est pas perçue comme telle dans l’historiographie française. 1813 ouvre une période de traite illégale. Le coût d’une campagne de traite est de 400 000 livres. Les navires français sont arrêtés par les Anglais qui sont les gendarmes des mers de l’époque qui s’achève sur le deuxième partage du monde. L’abolition de 1848 débouchera en 1885 sur la conférence de Berlin qui marque le partage de l’Afrique par les puissances européennes. Elle définit les règles officielles de la colonisation. L’abolition ne correspond donc pas à une fin mais plutôt à un entre-deux. L’offre et la demande se régulent l’une l’autre. Le système esclavagiste est un système global, même s’il est localisé, si certains pays en sont acteurs plus que d’autres. Il y a des esclavages, des traites internes à l’Afrique. C’est un phénomène systémique à l’échelle mondiale, aussi bien en Afrique qu’en Europe, en Amérique, au Moyen-Orient, de la traite transsaharienne à la traite de l’océan Indien. Sans minimiser le caractère historiquement central de la traite transatlantique, on ne peut donc pas le simplifier.

Vue des 40 jours d’incendie des habitations de la plaine du Cap Français, arrivé le 23 août 1791 vieux style. Gravure de J.-B. Chapuy d’après J.-L. Boquet, 1795 © Chateau des ducs de Bretagne – Musée d’histoire de Nantes, Alain Guillard

« Décentrer notre regard et construire une histoire plurielle et partagée[3] » écrit Bertrand Guillet, le directeur du musée d’histoire de Nantes dans la préface du catalogue. L’exposition envisagée comme terrain d’expérimentation permet d’explorer de nouvelles approches, en considérant notamment les victimes de la traite Atlantique. Initiée par les Portugais et les Espagnols avant d’être développée par les Hollandais et les Anglais au XVIIème siècle et les Français surtout au XVIIIème siècle, la traite a fait, du milieu du XVIème siècle à la fin du XIXème siècle, entre treize et dix-sept millions de victimes, hommes, femmes et enfants. Les campagnes françaises comptabilisent à elles seules un million trois cent mille déportations d’Africains. Totalisant quarante-trois pour cent des expéditions de la traite, Nantes fut le premier port négrier de France, un commerce qui permit un développement sans précédent de la ville. La reconnaissance de ce passé est très importante pour comprendre les manifestations contemporaines de cette voie historique, les routes migratoires partageant les mêmes pays d’origine que la traite des esclaves. Pour Angela Davis, qui fut l’invitée d’honneur de la ville de Nantes lors de la commémoration de l’abolition de l’esclavage le 10 mai 2015, l’histoire ne devrait pas être abstraite mais devrait être celle dans laquelle nous nous trouvons aujourd’hui et « la façon dont nous l’utilisons afin de trouver une vers laquelle nous pourrons bâtir un futur meilleur ».

Portrait d’un jeune homme mis en esclavage, portant un habit républicain, attribué à Joseph II Brêche, vers 1793 © Antoine Violleau Château des ducs de Bretagne – Musée d’histoire de Nantes

[1] De l’Histoire à la mémoire, la Traite des Noirs et l’esclavage. Commémoration de l’abolition de l’esclavage le 10 mai 2015 à Nantes avec Angela Davis, invitée d’honneur de la ville de Nantes, https://www.youtube.com/watch?v=WJ18U3bIUpM Consulté le 9 juin 2022.

[2] Le commerce en droiture pratiqué directement avec les colonies d’Amérique.

[3] Bertrand Guillet, in Krystel Gualdé, L’abîme. Nantes dans la traite et l’esclavage colonial, Catalogue de l’exposition éponyme produite par le Château des Ducs de Bretagne – Musée d’histoire de Nantes, Éditions Château des Ducs de Bretagne, 2021, p. 13.

Toile imprimée des Indes (« indienne »), réalisée pour le marché occidental, Coton, 18e siècle © Château des ducs de Bretagne – musée d’histoire de Nantes

« L’abîme. Nantes dans la traite atlantique et l’esclavage colonial 1707-1830 » – Commissariat de Krystel Gualdé, directrice scientifique du musée d’histoire de Nantes 

Jusqu’au 19 juin 2022 – Du mardi au dimanche de 10h à 18h, jusqu’à 19h en juillet et août.

Château des Ducs de Bretagne Musée d’histoire de Nantes
4, place Marc Elder
44 000 Nantes

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