Interdiction de voyager et tribunes fermées… La France a-t-elle (encore) un problème avec ses supporters ?

La politique de gestion du petit support RIP est allée trop vite. La France, longtemps connue pour laisser peu de place au dialogue et beaucoup trop de répression collective, semble avoir engagé ces dernières années un virage plus souple dans sa gestion des supporters.

Avant le Covid, le confinement et deux ans de huis clos réduisaient tout à rien. En effet, depuis le retour des foules dans les stades l’été dernier, les autorités et instances du football ont repris leurs habitudes, multipliant les fermetures de tribunes et les interdictions de voyager. Au point d’exhorter des groupes de supporters à le mener à bien actions conjointes dans les tribunes le week-end dernier pour dénoncer cette nouvelle condition, chiffres à l’appui :

Cette saison 2021-2022 c’est :

  • 11 à huis clos
  • 35 fermetures de tribunes (dont 21 suspendues)
  • 24 fermetures de parkings (dont 5 suspendues)
  • 129 arrêtés préfectoraux restreignant ou interdisant les déplacements

Nicolas Hourcade, sociologue à l’Ecole centrale de Lyon et membre de l’Autorité nationale de soutien, ne cache pas son inquiétude : “Avant le confinement, la France était engagée dans une reconfiguration de sa gestion des supporters, essayant de mieux articuler la dimension de la répression et le volet préventif, en essayant de mieux préparer les jeux en amont pour limiter les interdictions de voyager. Certaines habitudes se sont perdues depuis le Covid et on sent aujourd’hui un vrai retour en arrière. »

Un début de saison mouvementé en tribunes

Il faut dire aussi que les événements violents du début de saison lors de Nice-OM, Lens-Lille, OL-OM et Angers-OM n’ont pas aidé à repartir sur des bases solides. Et même si les choses se sont calmées depuis, le mal était fait. Pour le porte-parole de l’Association nationale des supporters, « ces affaires ont donné aux préfets raison de relancer faussement et en profondeur les arrêtés préfectoraux. La ministre des Sports Roxana Maracineanu, impliquée dans le changement politique amorcé avant la pandémie, avait néanmoins réitéré que ces événements ne devaient pas servir d’excuse pour revenir aux mauvaises pratiques du passé.

« Les consignes ont de nouveau été répétées aux préfets par le ministre de l’Intérieur fin 2021 via une nouvelle circulaire : Prendre les mesures appropriées pour ne pas systématiser les interdictions de voyager, nous glisse une source au ministère des Sports. Malheureusement nous n’avons que de l’élan, ce n’est pas nous qui prenons les décisions finales…”

Au vu des chiffres cités plus haut, force est de constater que le ministre n’a pas été entendu. Au grand dam de Nicolas Hourcade. « Mis à part quelques rares individus dont les cas ont été très médiatisés et qui ont été poursuivis et condamnés, la plupart des supporters violents passent sous le radar, déplore-t-il. Et en plus, le nombre d’interdictions de voyager et de fermetures de stands explose. Aucun pays n’a combattu efficacement le hooliganisme en fermant des tribunes ou des stades et en interdisant aux gens de se déplacer. Ils l’ont fait en ciblant les fauteurs de troubles et en les bannissant du stade un par un. Nous voici dans ce qui ressemble beaucoup à une sorte de charge de tête…”

Une envolée vers l’avant qui n’est pas tombée du ciel et qui s’explique notamment par l’absence remarquée de la DNLH, rattachée au ministère de l’Intérieur et qui n’a pas montré beaucoup de signes de vie depuis la nomination du commissaire Thibault Delaunay en septembre 2020.

“Chez le prédécesseur de Delaunay, nous avions des réunions de sécurité avec les préfectures, ce qui nous permettait de travailler sereinement avant les meetings et d’organiser davantage les déplacements des supporters”, explique Kilian Valentin. Aujourd’hui, nous n’avons plus de contact avec eux. »

“Je ne peux pas vous dire ce que fait le DNLH aujourd’hui”, lance le député Sacha Houlié, auteur d’un reportage sur les sympathisants de Marie-George Buffet. Sans compter qu’il n’y a plus non plus de coordination entre le ministère de l’Intérieur et le ministère des Sports et cela nous a permis d’avancer grâce au travail de l’INS.

Quand le festival du cerf-volant empêche les Nantais de se rendre à Lens

Dès lors, selon le parlementaire, les préfets de région sont « dans la nature et font ce qu’ils font le mieux : la prévention des risques, c’est-à-dire les ceintures et les bretelles. “Ils sont responsables dans le sens où ils prennent ces ordres, mais il ne faut pas non plus les accabler de tout”, a-t-il nuancé. Privés d’informations de la DNLH et des référents-soutiens, qui ne sont plus systématiquement conviés aux réunions préparatoires, les préfets invoquent parfois les antagonismes du vieux Mathusalem pour justifier telle ou telle interdiction de déplacement.

Tel a été le cas récemment lors de PSG-Lens, où les Lensois étaient priés de rester chez eux compte tenu des tensions qui les affronteraient vis-à-vis des Parisiens, compte tenu de la fameuse banderole “Pédophiles, chômeurs, consanguins : bienvenue au Ch’ tis” a été installé au Stade de France en 2008. Pour démontrer l’inanité d’une telle explication, le Collectif Ultras Paris a invité ses confrères lensois à suivre le match avec eux au Virage Auteuil. Et on ignore les raisons de dormir dans des cabanons désaffectés, comme le festival du cerf-volant de Berck ou la foire aux mangas de Noyelles-Godault, pour justifier l’interdiction de déplacement des habitants de Nantes à Lens.

“On marche sur la tête !”, crie Nicolas Hourcade. Dans des matchs à haut risque, dans un grand derby très chaud, où il y a eu des incidents graves lors du match précédent, on peut comprendre l’interdiction de voyager. Mais quand cela devient si courant et pour des raisons aussi absurdes, cela rend les mesures totalement illégitimes quelque part. Et celui-ci, pour poser (et répondre) à la question : ‘L’État veut-il se donner la peine de sécuriser les déplacements des supporters ? La réponse française est clairement non ».

L’avocat Pierre Barthélemy, qui défend les droits des supporters, souligne qu’« un texte est trop vague, trop révélateur et sans garanties. “” Il peut donc être utilisé par les préfets de manière manifestement abusive, poursuit-il. A mon avis, c’est avant tout une solution simple pour les services préfectoraux, un outil qui, selon eux, leur permet de faire moins de travail. Notre médecin de tribune Nicolas Hourcade est d’accord : “Il est beaucoup plus facile et moins chronophage et coûteux d’interdire la circulation des supporters ou de fermer une tribune. L’individualisation des sanctions nécessite un véritable travail policier et judiciaire et donc des moyens humains et financiers. »

La lumière au bout du tunnel?

Pour terminer sur une lueur d’espoir, notons que le Ministère des Sports a amendé la loi sur le sport votée fin février suite aux incidents du début de saison pour créer une amende forfaitaire individuelle qui permettra à quiconque entre avec un objet dangereux à verbaliser immédiatement et/ou l’utilise dans l’enceinte d’un stade. “L’objectif est de s’attaquer de manière ciblée aux fauteurs de troubles et d’individualiser les sanctions”, précise le ministère. Et mettre fin aux sanctions collectives qui dénaturent le football français et créent un sentiment d’injustice chez les nombreux supporters qui n’ont rien à se reprocher.

On peut aussi saluer l’expérimentation de pyrotechnie encadrée dans certains stades cette saison, qui permettra éventuellement de mettre fin à la fermeture des tribunes, comme ce fut le cas après la demi-finale Nantes-Monaco, où aucun incident n’est venu à déplorer. Et Nicolas Hourcade de conclure : « Il faut croire en des lendemains meilleurs. L’INS sort de la paralysie dans laquelle l’a plongé le ministère des Sports et les travaux reprennent doucement. Si nous remettons en question et décidons de renouer le dialogue, il y a une opportunité de mieux concilier sécurité et liberté. Tout n’est donc pas perdu.

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