Le football serait-il mieux sans spectateurs ?

La scène a enflammé les réseaux sociaux. Le 22 août dernier, en plein match de Ligue 1 entre l’OGC Nice et l’Olympique de Marseille, l’international Dimitri Payet a lancé la bouteille d’eau sur les supporters niçois qui venaient de le jeter dans le dos. Le chaos règne en quelques secondes : invasion du terrain, bagarre entre spectateurs et joueurs… et la partie se termine prématurément, sifflée par l’arbitre. La saison vient de commencer, mais ce n’est pas le premier incident de ce genre, ce ne sera pas non plus le dernier.

En décembre, ce sont les Ultras du Paris-Saint-Germain et ceux de l’Olympique Lyonnais qui ont porté un coup mémorable au lendemain d’une rencontre au plus haut niveau entre le ministre de l’Intérieur, le garde des sceaux, le ministre délégué aux Sports et hautes instances du football professionnel, “d’adopter des mesures concrètes et d’affirmer la volonté d’un travail constructif et commun” pour lutter contre la violence dans les stades !

Face à ces supporters de plus en plus incontrôlables et aux sanctions sportives qui en découlent, notamment défaites sur tapis vert, interdiction de certaines compétitions ou matchs à huis clos, certains grands clubs pourraient tout bonnement rêver d’un championnat sans spectateurs… Après tout, les revenus des matchs – les ventes de billets et la consommation dans le stade – ne représentent que 10 % de leurs revenus contre 50 % pour les droits TV et le reste pour les frais de parrainage et de transfert de joueurs qui leur permettraient d’assurer une compétition plus calme à moindre coût.

Lorsque cette perspective s’insinue dans l’esprit de certains cadres, elle se présente toujours comme un épouvantail à fuir à tout prix. “Il nous est arrivé une ou deux fois d’être obligés de limiter ou de supprimer totalement le flux de spectateurs”, raconte Thibaut Delaunay, chef du Service national de lutte contre le hooliganisme, mais c’est toujours la dernière solution, la plus malheureuse. Un organisme dépendant du ministère de l’Intérieur a également été créé spécifiquement pour éviter une telle cible.

La saison 2020-2021 et ses stades déserts à cause du Covid l’ont montré : le football sans spectateurs n’est plus vraiment le football. Tous les acteurs, joueurs et spectateurs du sport le plus populaire au monde l’ont vu. Au-delà des considérations purement financières, personne ne souhaite que cette situation se reproduise, malgré les excès record qui ont marqué le retour des supporters dans les tribunes.

“Nous nous attendions à une reprise difficile après plus d’un an de frustration, poursuit Thibaud Delaunay, mais malgré le travail préalable, nous avons été surpris par l’ampleur des incidents. » En cause, concède-t-il, l’importance accordée aux mesures sanitaires se fait sans doute au détriment des mesures de sécurité. « Parce que c’est une population bouillonnante qui a ouvert la saison 2021-2022. “Ce que j’ai ressenti en entrant dans le stade, c’était plus d’excitation que d’habitude, à la fois positive et négative”, témoigne le sociologue Nicolas Hourcade.

Ce spécialiste des fans estime que nous manquons encore de recul pour analyser les événements récents, mais il est persuadé que “ces violences ne sont pas toutes de la même ampleur et n’appellent donc pas les mêmes réponses car elles ne sont pas spécifiques à la France et pas l’apanage de Football. »

Les violences actuelles sont aussi le résultat de cette crise sanitaire de 18 mois. Comme dans l’hôtellerie, les entreprises de sécurité se retrouvent en crise d’effectifs : perte d’expérience et de compétences, licenciement de salariés, difficultés à recruter de nouveaux salariés. Résultat : “Les clubs ont rencontré de réelles difficultés avec les sociétés privées auxquelles ils font appel pour la sécurité lors des matches, qui ont connu un fort turnover du personnel”, note Thierry Delaunay. En début de saison, il n’était pas rare que les clubs voient des effectifs de sécurité réduits de 10% par rapport à ce qu’ils avaient prévu. »

Nicolas Hourcade pointe également le manque de solidarité entre les acteurs : « En France, tout le monde se renvoie la balle depuis le mois d’août. La Ligue de football professionnel et les clubs rappellent qu’il appartient aux pouvoirs publics d’agir, les pouvoirs publics répondent que c’est aux clubs de le faire et à la ligue d’assumer ses responsabilités. En théorie, tout ce qui se passe à l’intérieur du stade est de la responsabilité du club hôte et tout ce qui se passe à l’extérieur du stade est de la responsabilité des pouvoirs publics. Mais dans certains cas, compte tenu des risques d’une éventuelle glissade, le club ne peut assurer seul la sécurité et doit contacter la police pour obtenir de l’aide. Ces derniers peuvent par exemple prendre des mesures administratives en amont, comme limiter le nombre de supporters ou interdire à certains d’entre eux d’entrer dans le stade.

L’exemple anglais, rappelle Nicolas Hourcade, montrait : « Le football anglais n’a pas résolu certains de ses problèmes en sanctionnant les clubs avec des amendes ou à huis clos. Cela se fait en sanctionnant et en renvoyant les individus violents des stades. « Alors il faudra certainement répondre à un plus grand défi avec le football, rebondit Thierry Delaunay, « car aucun autre sport n’attire autant de monde autour d’un même événement. Une grande popularité s’accompagne d’une grande responsabilité.

Leave a Comment